​Marseille, laboratoire de la ville portuaire contemporaine


Rédigé le Lundi 9 Février 2026 par Nathalie Bureau du Colombier


Lors du salon Euromaritime, une table ronde organisée par Cobaty Provence a questionné la tempétueuse relation entre Marseille et son port. Architectes, aménageurs, industriels et acteurs de la mobilité ont documenté l'ouverture indéniable qui se profile, depuis le nouveau siège du Port jusqu'à la mise en place potentielle d'un réseau de transports en commun par la mer.


Le nouveau siège du port de Marseille d’une surface de 8 800 m² a été repensé symboliquement face à la mer. © Corinne Vezzoni et associés
Le Cobaty Provence, une association qui fédère de nombreux acteurs de la construction, a organisé, le 5 février dernier sur le salon Euromaritime, ce qu'elle a nommé une Agora, sorte de rencontre-débat centrée sur le thème de “L'urbanisme des villes-ports - regards croisés sur les territoires et la construction”. Longtemps marquée par une séparation nette, à la fois physique et symbolique, entre les usages urbains et les fonctions portuaires, la cité phocéenne s’est engagée depuis plus de dix ans dans une recomposition profonde de cette relation historique. 

« Être présent sur un salon international de l’industrie maritime est une évidence : l’aménagement des territoires est au cœur de l’engagement des Cobatystes », pose en préambule René Maupas, délégué général de Cobaty Méditerranée et membre du bureau exécutif de la Fédération Internationale Cobaty. « Depuis la réforme portuaire, villes et ports se parlent, mutualisent leurs fonciers et bâtissent des projets communs. Marseille en est l’exemple le plus abouti, démontrant ce qu’une ville et un port peuvent construire ensemble ». Le premier geste architectural de cette réconciliation, et pas le moindre, aura été l'ouverture en 2013 du centre commercial Les Terrasses du Port.
 

Le Phare et le J1, symboles de l’ouverture du port… en 2028

L'architecte Corinne Vezzoni. © NBC
Parmi les projets emblématiques figure également Le Phare, futur siège du Grand Port Maritime de Marseille-Fos (GPMM), implanté à la Joliette. Bien au-delà d’un simple bâtiment administratif, l’opération vise à resserrer les liens entre la ville, le port et la mer. « La difficulté n’est pas d’ouvrir ou de fermer le port, mais de permettre au public de s’approprier le site sans faire disparaître l’activité portuaire. Une ville portuaire sans bateaux perd une part de son identité », souligne Corinne Vezzoni, architecte mandataire du projet. Elle regrette que des villes comme Hambourg, Rotterdam, et demain Barcelone, éloignent les navires du centre-ville. Le Phare intègre ainsi des espaces publics, des fonctions ouvertes aux Marseillais et des dispositifs architecturaux qui permettent de concilier sécurité portuaire et continuité urbaine. Le siège du port doit être livré en 2028, l’ensemble du projet en 2030. 

 Le réaménagement du J1, ancienne gare maritime appelée à devenir une véritable passerelle entre la ville et la mer, est une autre opération structurante. « Le J1 n’est pas seulement un projet immobilier, c’est un maillon essentiel pour rétablir une continuité entre la ville, le port et la mer », insiste Kevin Deprez, directeur d’ADIM Groupe Vinci, chargé de la réalisation du projet. Le programme, qu’il compare volontiers à une “Cité Radieuse économique”, associe bureaux, hôtellerie (Motel One Group), espaces culturels, formation et restauration, tout en restituant près d’un hectare d’espace public à la population marseillaise. Le démarrage des travaux est prévu à l’été 2026, pour une livraison fin 2028.

 

Repenser la mobilité et les interfaces ville–port

Au-delà des projets emblématiques, la relation ville-port se joue aussi dans le traitement fin des interfaces. « Chaque situation est différente, mais aucune n’est figée. Il existe toujours des leviers pour recréer des liens, qu’ils soient physiques, visuels ou d’usage, entre la ville et l’eau », analyse Pierre Bailly, architecte chez Richez_Associés. Végétalisation, désimperméabilisation, création d’armatures urbaines et requalification des accès constituent autant d’outils pour rendre ces espaces plus lisibles, plus accessibles et plus attractifs, tout en respectant les contraintes portuaires.

La question de la mobilité a constitué un autre temps fort des échanges. Dans une métropole contrainte par la congestion routière, la mer apparaît comme une infrastructure naturelle encore largement sous-utilisée. « 
Il ne s’agit pas de construire toujours plus de routes, mais d’utiliser les possibilités naturelles existantes. La façade maritime peut devenir un véritable périphérique de mobilité », avance Sue Putallaz, Pdg et cofondatrice de MobyFly, une entreprise franco-suisse. Grâce à la technologie des foils, le prototype développé par cette société promet des déplacements rapides, silencieux et sobres en énergie. « En vol sur foils, nous consommons jusqu’à 80 % d’énergie en moins, sans vagues ni nuisances sonores », précise-t-elle. Les simulations présentées lors de l’Agora montrent des temps de parcours compétitifs entre le J1, l’Estaque, la Pointe Rouge ou Cassis, par rapport à la voiture ou aux transports terrestres. 
 

La transition énergétique se conçoit en écosystème

Kevin Deprez (ADIM Groupe Vinci), Sue Putallaz (mobyFly), François Kern, architecte, Chloé Zaied (Pump’Hy) et Corinne Vezzoni, architecte. © NBC
Cette ouverture du port sur la ville s’accompagne d’une transformation énergétique. Le port de Marseille-Fos investit massivement dans l’électrification des quais afin de réduire les émissions et les nuisances liées aux escales. Parallèlement, de nouvelles solutions émergent autour de l’hydrogène pour certains usages maritimes, notamment les navettes et les bateaux de taille intermédiaire. C’est ce que promeut depuis quatre ans Chloé Zaied avec son navire Hynova et son projet de réseau de stations à hydrogène Pump’Hy : « Sans avitaillement, il n’y aura jamais d’usage. Faute de volonté des énergéticiens pour sortir d’une rentabilité de court terme, l’hydrogène est resté prisonnier d'un cercle vicieux : “pas de station, pas de bateau, pas de bateau, pas de station”. Plutôt que d’attendre que le système bouge, nous avons créé notre propre écosystème fermé, à la manière de Tesla, en prouvant qu’on pouvait installer de l’hydrogène dans un port de plaisance et en faire une activité pérenne ». L’enjeu dépasse désormais la démonstration technologique. Il s’agit de structurer de véritables écosystèmes énergétiques, capables de garantir la disponibilité des infrastructures et un modèle économique viable pour les opérateurs, dans un contexte de contraintes réglementaires croissantes. 
 



Nathalie Bureau du Colombier
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