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« Ce qui permettra de relocaliser, c’est d’abord une logique de réindustrialisation »


           

André Cartapanis, membre du Cercle des Économistes, invité de l’Upe 13 sur le grand plateau du Forum des entrepreneurs qui a eu lieu vendredi au cinéma La Joliette, revient sur les enjeux de la relance à l’heure où le gouvernement dévoile les grandes lignes de son plan. Interview.


André Cartapanis au Forum des entrepreneurs. ©TV
André Cartapanis au Forum des entrepreneurs. ©TV

Businews: Un recentrage plus « régional » des processus de production commençait déjà à s’opérer avant la crise, finalement pensez-vous que cette crise va jouer un rôle d’accélératrice sur la question des relocalisations ?

André Cartapanis: Avant la pandémie, on était déjà face à tout un ensemble de contraintes qui pesait sur la croissance mondiale. Nous avons observé une chute des gains de productivité, des niveaux d’endettement pour les entreprises qui étaient déjà très élevés, et une réduction de la croissance potentielle tout au long des années 2010. Dans ce cadre, il y avait déjà de nombreuses tensions commerciales. On a alors commencé à voir apparaitre une sorte de préférence pour des logiques « régionales » - à l’échelle d’un continent - par anticipation des contraintes liées au réchauffement climatique et aux mesures environnementales.

La crise durcit les exigences de régionalisation, en particulier parce qu’est apparu un nouveau critère qui celui de la résilience, c’est-à-dire de notre capacité à résister aux chocs. Nous l’avons vu avec l’exemple des masques ou celui des médicaments.

Nous sommes donc clairement, du côté des États, sur un changement de logiciel, que nous appelons en France relocalisation. C’est un processus qui me parait dangereux. Nous sommes prêts a abandonner tous les avantages de la mondialisation en imaginant qu’il n’y aura que des effets positifs à en attendre. Si, dans cette même logique, on en vient par exemple a favoriser les échanges intra-européens, difficile de penser que l’Asie ou l’Amérique du nord ne fera pas de même. Cela veut dire que tout un ensemble de marché vers lesquels nous étions excédentaires ont alors toutes chances de disparaitre. Ce n’est pas parce qu’on relocalise et qu’on réinsuffle une dynamique sur le plan intra-européen que nous serons nécessairement gagnants.

 

La question des coûts se posent-elles alors ?

Il est évident que si on rapatrie un certain nombre d’activités, ce ne sera pas à coût constant. Le prix des masques en est un exemple, le prix entre ceux fabriqués en Chine et ceux fabriqués en France subit un écart de 30 à 40%.
La mondialisation crée de l’inégalité mais a une vertu qui est de réduire le coût d’accès sur un certain nombre de produits. Au-delà de ça, peut-être faut-il repenser aussi nos modèles de stockage qui, notamment, nous auraient sûrement mieux permis d’affronter le choc.

 

Vous avez évoqué l’idée de la nécessité d’une nouvelle mondialisation pour reconstruire une économie forte, l’idée étant de ne pas tomber dans une démondialisation qui, selon vous, serait synonyme de repli identitaire. Quelles devraient être les nouvelles règles du jeu de cette mondialisation ?

Depuis la mise en application des mesures de Donald Trump, nous avons pu observer une remontée des mesures protectionnistes et un ralentissement du commerce international. La vraie question est: va-t-on être capable de reconstruire des règles du jeu ? Il n’y a actuellement plus de règle, le régime international dans lequel on était à disparu.

Ainsi, parler d’une nouvelle mondialisation, c’est mettre l’accent sur la capacité qu’auraient les états à poser de nouvelles règles dans le cadre d’un multilatéralisme renouvelé. Et nous en sommes loin !

Je suis frappé par le fait que, même à propos du plan de relance français, on ne regarde pas ce qui se passe à côté. Ça peut neutraliser des effets positifs. Typiquement, les allemands ont fait un effort en matière d’aides aux entreprises beaucoup plus élevé que le nôtre. Donc il est clair que nos déficits par rapport à l’Allemagne sur le plan industriel ne seront pas résolus par l’effort qui va être fourni à l’intérieur de l’économie française.

 

A quel effort faites-vous allusion ?

D’abord en termes de fiscalité puis en termes de programme d’investissements publics sur des montants considérables. Le montant des aides d’état, à l’échelle de l’ensemble de l’union européenne, s’élèvent aux alentours de 55% en Allemagne. Nous sommes sur des couples, il y a ce qu’il se passe ici mais également chez nos voisins. Les règles de la concurrence ont été oubliées. Le risque est qu’on entre alors dans des logiques conflictuelles, chacun cherchant à protéger ses industries.

Il est à craindre la mise en place d’une logique beaucoup plus antagonique entre les diverses économies, chacun essayant de gérer les conséquences de la crise chez lui. Dans une économie qui est de fait très ouverte, ça risque d’entrer en contradiction et de créer de grandes tensions.  

 

Selon vous, que manque-t-il à ce territoire pour mener une relance réussie ?

On a une structure sur notre région qui est caractérisée par le poids très élevé des activités de services et des petites entreprises. Et donc la capacité de résistance aux chocs est peut-être amoindrie face à d’autres régions.

Par ailleurs, dans les secteurs au sein desquelles nous avons des champions, il y a tout de même un choc énorme sur d’autres, comme sur l’aéronautique. Il est clair que pendant une dizaine d’années il y aura un fort amoindrissement de la demande au niveau mondial.

Néanmoins nous avons aussi des pôles d’excellence par exemple sur le numérique qui ont de grandes chances de se développer compte tenu du travail à distance ou des efforts de robotisation et de recherche de gains de productivité par la technologie.

Ainsi, la structure sectorielle de notre région pourrait poser de grandes inégalités du point de vue de leur positionnement dans le monde d’après.

 

Alors comment limiter la casse ?

La spécialisation des économies, comme la spécialisation des régions, est marquée par la recherche des économies d’échelles et des économies d'agglomération. Les économies d’échelles sont liées à la taille, c’est pour cela qu’on abandonne certaines activités pour pouvoir se focaliser sur des segments d’activités où, grâce à la taille, on peut dégager des gains de productivité. En ce qui concerne les économies d’agglomération, c’est le fait de regrouper sur un même territoire des activités complémentaires avec un même type de mains d’œuvre. Elles débouchent sur de la mise en réseau, des clusters d’entreprises dans des domaines définis, etc….. Le problème est que depuis une vingtaine d’années, ces processus on conduit à une perte de substance et notamment à une désindustrialisation en France en ayant favorisé des polarisations sur le nord de l’Europe.

Ainsi ce qui permettra de relocaliser, c’est d’abord une logique de réindustrialisation. C’est donc avant tout une question d’attractivité.

Pour redensifier l’industrie, il faut de nouveaux investissements dans un contexte qui est particulièrement difficile à ce jour. Les entreprises ne le feront que si elles ont des perspectives d’avenir. C’est tout l’objet d’un plan de relance efficace, il doit tracer les perspectives. Avec cette question en suspens : qui est capable aujourd’hui de définir quels seront les marchés porteurs d’avenir ?



Rédigé par Orianne Olive, le Lundi 7 Septembre 2020 | Lu 3235 fois






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